Vanderperren : «Le meilleur délégué, c’est le patron !»

Vanderperren : «Le meilleur délégué, c’est le patron !»

«Ici, le patron est le maître à bord absolu, point barre. La conscience sociale, connaît pas, le dialogue social non plus, et le syndicalisme, c’est le diable…»

12/07/2010

Vanderperren (Bruxelles). Une soixantaine d’ouvriers, une quinzaine d’employés. Spécialité : tournage, fraisage, usinage de pièces métalliques. De la mécanique de précision. Un métier et un savoir-faire ancrés dans une histoire de près d’un siècle, forgée par des travailleurs aux mains d’or. Mais au niveau social, une situation difficile. Et un combat syndical âpre et quotidien pour Antonio Vadillo Gutierrez, délégué MWB-FGTB.

«Je n’ai jamais été accepté comme délégué syndical par le patron de l’entreprise», explique Antonio. «J’ai 16 ans d’ancienneté, j’ai toujours bien fait mon boulot, mais depuis que je suis devenu délégué en 2008, le directeur ne m’adresse plus la parole. Il passe à côté de moi en m’ignorant, et il me met des bâtons dans les roues tant qu’il peut, à moi et à mon suppléant Saidi. C’est rude…

Chez Vanderperren, la CSC a toujours été majoritaire, et la FGTB toujours combattue par la direction, mise de côté, et rendue inopérante Du coup, la situation des travailleurs était simple : comme le disait notre camarade de Pratt&Whitney dans le dernier numéro de ‘Syndicats’, c’est ‘tu travailles et tu fermes ta gueule’. Ici, le dialogue social et le bien être des travailleurs ne sont pas une priorité pour la direction. Depuis que la société existe, c'est-à-dire depuis 1919, le patron est le maître à bord absolu, point barre. La conscience sociale, connaît pas, le dialogue social non plus, et le syndicalisme, c’est le diable…

Ce qui est incroyable, c’est que pour certains travailleurs, au fil du temps, cet état de fait est devenu ‘normal’, comme si cela faisait partie de la culture de l’entreprise… Au point que pour quelques uns d’entre eux, le meilleur délégué syndical, c’est… le patron !

Mon premier travail syndical a donc été de changer cette mentalité, en faisant comprendre aux travailleurs que le combat syndical, tôt ou tard, améliorera leur situation.

«On défend les travailleurs, il se venge»

Un jour, je me suis dit qu’il fallait que ça change. On ne pouvait pas continuer indéfiniment à se faire marcher dessus. Alors, quand notre permanent, Abel Gonzalez Ramos, m’a proposé en 2006 de devenir délégué, j’ai saisi l’occasion de tenter de faire bouger les choses. J’ai été élu en 2008. Et depuis, on rame. On se bat pour les travailleurs, pour nous tous, et on essaie de faire avancer nos revendications. Avec les pires difficultés, parce que la direction tente en permanence de nous diviser, pour mieux régner, en fonction des gens qu’il a dans le nez, qui le contrarient, ou de ceux qu’il a ‘à la bonne’. Un exemple : au plus fort de la crise, en 2008-2009, on a connu une chute de notre activité, et un chômage important. C’est le patron qui a choisi ceux qui allaient continuer à travailler et ceux qui allaient chômer. Cela va sans dire, j’ai été parmi les premiers au chômage… En 2009 et au début 2010, j’ai chômé à 70 % environ, alors qu’on m’a toujours dit que j’étais un ouvrier exemplaire. En fait, c’est tout simple : il me fait payer mon mandat syndical. Idem pour mon suppléant, soumis à une forte pression depuis qu’il est délégué syndical. Avant d’être délégué, j’avais de temps en temps des augmentations ou des bonifications ; aujourd’hui, c’est terminé. On défend les travailleurs, le patron se venge.

Le principal problème chez nous, c’est la discrimination généralisée. Le fait du Prince. L’élimination des discriminations se trouvait donc en tête de notre cahier de revendications. Des exemples ? Ils sont légion. Les bonus qu’on accorde à certains et pas à d’autres, certains qui chôment, d’autres pas, etc.

Dernièrement, j’ai vécu ceci : je suis titulaire d’une machine, depuis très longtemps, dans la même équipe. Tout d’un coup, on m’a changé d’équipe, pour m’écarter. J’ai protesté, en demandant de pouvoir réintégrer mon poste, et on m’a répondu : ‘Plus tard peut être.’

«J’assume, ce ne sont pas mes amis !»

C’est pour lutter contre ces discriminations chroniques que nous voulons une classification de fonctions. Mais nous menons bien sûr d’autres combats, avec d’ailleurs certains succès obtenus récemment, en matière de prime d’équipe (une partie de cette prime étant reversée dans le salaire brut) ou de chèques-repas (à 5 euros, 6 l’année prochaine).

Mais en termes sociaux, syndicaux, on part de très loin. Les travailleurs, souvent, veulent de l’argent sonnant et trébuchant (ce qui est normal : nos salaires sont trop bas pour avoir un niveau de vie décent), et sont moins motivés par le débat sur la classification de fonctions. Ils ne comprennent pas toujours que la base, les fondations, c’est la justice, la lutte contre les inégalités, et que c’est cela qu’il faut construire en priorité pour que les autres revendications puissent aboutir.

C’est un combat de tous les jours, épuisant. On aimerait bien ne pas devoir systématiquement s’opposer à notre patron. C’est tellement plus constructif de dialoguer pour aboutir à des solutions bénéfiques pour tout le monde et pour l’entreprise ! Mais c’est un combat qui apporte aussi de grandes satisfactions lorsqu’on voit que ce pour quoi on se bat aboutit, et que la vie des travailleurs s’en trouve améliorée. Et quand ces mêmes travailleurs vous soutiennent, reconnaissent le travail que vous faites, ça n’a pas de prix ! Bien sûr, j’ai des ennemis, mais peu : ceux qui veulent faire 5h supplémentaires par jour, ceux qui veulent aller travailler chez le patron le samedi, et que je ne veux pas laisser faire. Mais là, j’assume, ce ne sont pas mes amis !

Mon grand espoir ? Arriver à faire comprendre aux travailleurs qu’à 57 ans, je suis en fin de carrière, que je ne me bats pas pour moi, et qu’ils peuvent faire confiance à 100% à la délégation syndicale MWB-FGTB. Nous n’avons rien à gagner pour nous-mêmes. On se bat pour eux, et pour nos convictions.

Je profite d’ailleurs de cette carte blanche pour remercier tous les travailleurs de l’entreprise qui m’ont soutenu lors des négociations sur nos justes revendications (prime d’équipes, chèques-repas et discriminations).»

Antonio Vadillo Gutierrez, pour la délégation MWB-FGTB.