En marge du Forum social européen d'Istanbul, qui s’est tenu du 1er au 4 juillet, une délégation FGTB a rencontré Süleyman Çelebi, secrétaire général du DISK, la confédération des syndicats progressistes de Turquie.
Edito de Nico Cué, 12/07/2010.
«Nous regrettons vraiment de ne plus vivre dans les conditions des années 60, à une époque où les droits syndicaux étaient reconnus par la Constitution de 1961 !», annonce-t-il en préambule d’un tour d'horizon de la situation sociale d'un pays en plein essor économique.
Le taux de croissance pour les premiers mois de l'année est supérieur à 11%. Énorme! Mais c'est un développement... sans emploi. Une croissance qui intensifie le volume des heures travaillées sans réduire le chômage. En multipliant le volume et l'intensité des accidents de travail. Plus de 70% de l'économie nationale est informelle. La crise internationale a un impact sur le chiffre d'affaire des 500 plus grandes entreprises du pays : il a reculé d’environ 10%... pendant que leurs bénéfices augmentaient de plus de 60%! Dans le même temps, 43.000 travailleurs étaient licenciés. Le droit social est totalement dérégulé. «Et le capitalisme en veut encore davantage», souligne le responsable du DISK. «La lutte des travailleurs en Grèce et en Espagne aura une influence sur la politique qui va être menée en Turquie».
Rien n'est jamais acquis définitivement dans la civilisation du capitalisme.
Un coup d'État dans les années 80 a biffé d'un trait les droits syndicaux. Le fondateur du DISK assassiné, l’organisation syndicale interdite... Alors que la population a doublé en trente ans, l'adhésion syndicale a été divisée par trois et demi. Sous la pression internationale, progressivement, des libertés syndicales ont néanmoins été partiellement restaurées dans une législation... en trompe l'œil. Pour être syndiqué dans ce pays où règne l'économie informelle, il faut disposer d'un... contrat de travail. Il faut ensuite se déclarer devant notaire (dont coût : une trentaine d'euros). L'acte est communiqué au ministère de l'emploi et disponible pour les employeurs intéressés.
La liberté de négociation est ensuite soumise à un carcan administratif serré. Pour négocier une convention collective d'entreprise (il n'y a pas de convention sectorielle possible !), le syndicat doit représenter 10% des travailleurs du secteur et 50% (+1) de ceux de l'entreprise. Si celle-ci fait partie d'un groupe, le syndicat doit représenter 50% des travailleurs du groupe. Sur le terrain, il faut en plus rivaliser avec des organisations «jaunes» dont l'occupation du terrain est le premier objectif.
Le droit de grève est également strictement régi par la loi. Le préavis formel est de trois mois mais les recours possibles pour les employeurs portent ce délai à un minimum de 6 mois. Le tarif judiciaire de la répression des mouvements sociaux «illégaux» est particulièrement sévère : entre six mois et deux ans d'emprisonnement, sans compter les dédommagements économiques...
L'Organisation internationale du travail attend depuis de longues années des modifications de la législation turque. «L'OIT n'a pas de pouvoir, déplore Süleyman Çelebi. Depuis trente ans, on nous raconte les mêmes choses. Nous en avons marre. Avec des promesses, on ne va nulle part».
L'Europe, qui importe 62% de la production turque, pourrait peser plus significativement, notamment dans le cadre des discussions sur l'adhésion de la Turquie à l'Union. «Vu d'ici, nous avons l'impression que le gouvernement a sincèrement convaincu l'Europe que la Turquie va vraiment se démocratiser. De la même manière qu'il annonce son intention de résoudre le problème de Chypre, celui des Kurdes ou des Alevis... Et que l'Europe y croit.»
Au moment où s'ouvrait le FSE, la Belgique prenait la présidence de l'Union. La sensibilisation par le mouvement social à la question du «travail décent» mériterait de se traduire par une initiative politique concrète à l'égard de nos camarades turcs !
Nico Cué, Secrétaire général de la MWB-FGTB