L’hiver 60, c’est aujourd’hui

Dans quelques semaines, la Wallonie vivra au rythme des commémorations des événements de l’hiver 1960-61, qui furent considérés comme la «grève du siècle», vingtième siècle s’entend…

Edito de Francis Gomez, 11/11/2010.

Plusieurs initiatives rappelleront ce que furent ces événements. Et la plus spectaculaire d’entre elles est assurément l’exposition qui se prépare, sous la conduite d’historiens et des équipes de la FGTB Liège-Huy-Waremme, dans le superbe bâtiment de l’O-M à Ougrée, un bâtiment dont la renaissance commencera ainsi à se matérialiser.

Il ne sert à rien de vivre dans le souvenir. Si la mémoire est indispensable à l’expérience, elle peut aussi engluer le progrès et empêcher d’appréhender les changements de l’état d’une société que nous voulons toujours, faut-il le rappeler, réformer en profondeur.

Reste que les grèves de 60 sont un moment charnière de l’histoire sociale, et que bien des virages ont été pris dans la foulée de ces deux mois de forte mobilisation. On a tendance aujourd’hui à sous-estimer fortement les différences existant entre la société d’alors et celle d’aujourd’hui. Le fort sentiment individualiste qui pollue désormais les rapports sociaux n’existe alors que de manière très diffuse. La société de consommation n’est encore qu’une promesse dont on n’imagine pas un seul instant qu’elle sera finalement plutôt un cauchemar et une dérive qu’un rêve de bonheur. Voilà pour le sociologique.

Economiquement, la Belgique est toujours alors une puissance industrielle de premier plan, et si les meilleurs observateurs ont déjà compris que les nuages s’amoncellent sur notre système de production, l’optimisme prévaut généralement. Les milieux dirigeants louperont en conséquence, avec une constance qui force l’étonnement, tous les grands virages de la modernisation et se fracasseront sur les crises des années septante.

Politiquement enfin, la Belgique est bien sûr, de manière forcenée presque, un Etat unitaire. La classe dominante est toujours francophone, mais le mouvement flamand, qui a déjà à l’époque presque un siècle, se prépare à structurer sa prise de pouvoir définitive et la mise en place d’une politique aux accents de revanche, il faut bien le constater. Côté wallon, le mouvement régionaliste commence à s’affirmer : mais, s’il bénéficie, comme le montrent les grèves, d’un authentique soutien populaire, il n’est partagé que de manière très marginale dans les milieux dirigeants. Un André Renard passe au mieux pour un visionnaire, au pire pour un terroriste, et trop rarement comme quelqu’un qui amène sur la table des propositions solides pour assurer l’avenir wallon.

Et nous voici à un paradoxe sur lequel les commémorations des mois prochains nous donneront l’occasion de réfléchir : alors que les contextes, à cinquante ans de distance, sont donc extrêmement différents, les revendications et les propositions amenées à l’époque par le monde du travail n’ont pas pris une ride.

Comme en 1960, l’austérité n’est pas, en 2010, une solution aux difficultés. Les déséquilibres économiques et financiers ne doivent pas se régler sur le dos des travailleurs. Ce que disaient les manifestants devant la gare des Guillemins, nous risquons fort de devoir aller le redire dans les semaines qui viennent : les crises économiques ne sont pas le fait des travailleurs, et les sorties de crise ne sont que des sorties de route si elles se font sur le compte de la population.

Autre constante : lâcher la bride au secteur privé est se donner la certitude qu’un jour ou l’autre une  catastrophe surviendra. Il faut, au contraire, des structures publiques solides, qui à la fois rendent des services à tous et donc, pour commencer, à ceux qui autrement, ne pourraient pas en bénéficier. Par ailleurs, elles fournissent le cadre d’action à une réforme de la société dans le sens du mieux-être matériel et moral de ceux qui la composent.

Enfin, pour ne prendre qu’un troisième exemple, c’est dans la décentralisation que les solutions les plus appropriées se trouvent. Le régionalisme (qui n’a rien à voir, rappelons-le, avec le nationalisme ou le séparatisme) permet de dégager des solutions plus appropriées aux besoins du plus grand nombre.

Refus des mécanismes de domination et d’exploitation ; réforme des structures avec prééminence à un cadre public garant des intérêts de la collectivité ; préférence à des politiques de proximité grâce à des mécanismes institutionnels de fédéralisation : voilà trois pistes qui mènent à une société plus égalitaire, plus solidaire et plus respectueuse de tous.  1960, au fond, c’est toujours aujourd’hui.

Francis Gomez, Président de la FGTB Métal Liège-Luxembourg