Actualité du 12/02/2010.
Quelle est la situation de l’emploi dans votre pays avec la crise économique mondiale ?
Felipe Lopez-Alonso - En Espagne, la crise s’est développée très rapidement. En fait, l’économie a décru aussi rapidement qu’elle a progressé ces dernières années. Nous avons perdu 1,7 million d’emplois, dont 60% dans le secteur industriel, depuis fin 2008, soit près de 40% des pertes d’emplois en Europe. De plus, l’emploi est très précaire dans notre pays et nous avons un gros problème de sous-qualification. Comme ailleurs, nous avons besoin de relancer la croissance pour créer les conditions de développement d’une industrie stable, sachant que 85% de nos entreprises sont des PME. De plus, l’industrie automobile occupe une place très importante dans notre économie mais celle-ci dépend de multinationales étrangères, nous n’avons donc pas de centre de décision et par conséquent une très faible capacité d’investissement et de développement.
Nico Cué – En Belgique, la crise ne nous a pas épargnés, mais dans des proportions différentes de l’Espagne. Nous avons connu une baisse du chômage entre 2005 et mi-2008. Depuis, en moins d’un an, nous avons perdu 40.000 emplois et les statistiques annoncent la casse de 100.000 emplois cette année. Dans la sidérurgie, 3 hauts-fourneaux sont en arrêt depuis un an et demi. Cette situation est difficile à vivre pour les salariés qui subissent des pertes de salaires. La Belgique n’a pas de marché propre et nous n’avons pas non plus de centre de décision lié aux structures du pays. L’annonce, fin janvier, de la fermeture d’Opel à Anvers est un coup dur. Toute la colonne vertébrale de l’industrie dans le Nord du pays est largement en danger. En plus, il faut noter la raréfaction du crédit.
Aujourd’hui, des entreprises ferment car les banques, sauvées de la faillite par l’argent public, raréfient leur crédit. Par exemple, une entreprise textile s’est vu refuser une ligne de crédit d’un million d’euros alors qu’elle avait une commande pour Citroën et qui aurait permis de conserver 60 emplois.
Quelle(s) riposte(s) face à cette situation ?
Felipe Lopez-Alonzo – Le pire qu’il pourrait arriver à l’échelle européenne est de sortir de la crise avec moins d’emplois, moins d’industries et moins de droits pour les salariés. Notre première priorité est de s’occuper de ceux qui ont perdu leur emploi. Nous devons défendre les sans emplois et poser des alternatives pour changer ce modèle. Notre premier objectif est de lancer une campagne sur la défense de l’industrie. Nous allons proposer un pacte pour l’industrie qui a pour ambition de définir les principaux secteurs stratégiques, c’est-à-dire ceux qui ont beaucoup d’emplois en jeu, définir les natures des industries, leur capacité d’innovation. Ce pacte sera négocié avec le gouvernement et les provinces qui ont une autonomie de décision sur les questions industrielles.
La deuxième chose, c’est de faire une série de réformes sur les marchés du travail espagnol pour modifier, par exemple, les négociations collectives en donnant plus de pouvoir aux syndicats dans la gestion des entreprises. Si on nous appelle pour gérer les périodes de crise, on doit aussi faire appelle à nous, en amont, pour gérer l’organisation des entreprises. Nous voulons aussi changer le système de représentation des syndicats pour une meilleure représentation des organisations syndicales, notamment dans les PME. On ne veut pas changer le rôle des délégués dans les entreprises, mais on a besoin de renforcer le pouvoir des syndicats. Dernière chose : nous travaillons également vers la jeunesse, principale victime de la crise.
Ces points sont la base de notre projet pour aller débattre avec le gouvernement et les entreprises. Pour appuyer ce processus, nous avons lancé une campagne de mobilisation qui a abouti à une mobilisation générale unitaire, le 12 décembre dernier, ce qui a permis de revenir à un processus de discussion avec le patronat et le gouvernement. Ainsi, le patronat a été contraint de revenir
par exemple sur l’indemnisation du chômage partiel.
Nico Cué – Nous avons beaucoup de points de convergence. Notre première urgence était de protéger l’emploi et le pouvoir d’achat. D’où la négociation avec le gouvernement fédéral pour faire en sorte que le chômage économique ne soit pas une sanction humaine et financière. Mais, c’est ce qu’on pourrait appeler le curatif, c’est-àdire mettre les travailleurs dans les conditions les plus favorables pour éviter les désagréments de la crise.
Au-delà de ce constat, nous avons besoin d’avoir une réflexion sur le type de crise pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Nous devons inverser le rapport entre capital et travail. «Laissez-nous entreprendre», clament les patrons, pronant ainsi la baisse des coûts de production donc les salaires, les cotisations, les impôts… Pour la relance, on risque d’avoir une course du côté patronal pour la compétition entre les différents lieux de production, donc entre les travailleurs dans une spirale de baisse d’impact des pouvoirs publics et une diminution du pouvoir d’achat de travailleurs.
En tant que syndicaliste, on doit avoir une autre vision de relance. On doit réfléchir sur le fait que la relance ne viendra que par une volonté politique des pouvoirs publics pour faire en sorte que collectivement on ait d’autres perspectives de production. Par exemple, nous devons manipuler avec précaution le vocabulaire «vert ou durable». En fait, nous devons aller vers un changement de la production vraiment durable et non pas à court terme en changeant juste les produits et continuer de faire les mêmes bénéfices qu’avant.
De plus, la relance ne viendra pas des entreprises, mais de la capacité des pouvoirs publics à se mettre d’accord sur des nouvelles stratégies industrielles, et nous avons besoin d’énormément d’argent pour cela. Pour ne pas mettre en concurrence les pays, au niveau européen, la fédération européenne des syndicats propose de taxer à 0,35% les transactions financières. Ce qui représenterait une manne financière de 135 millions d’euros pour relancer l’économie au niveau européen, au travers des infrastructures mais aussi au travers de l’amélioration de l’éducation et pour l’environnement.
Il y a des pistes intéressantes qui créeraient des emplois de proximité et qui ne seraient pas liées à l’exportation. Il faut des politiques de rupture par rapport au passé. Par exemple, les 7 milliards d’exonérations annuelles aux entreprises pour soutenir l’emploi n’ont servi à rien puisque la situation de l’emploi est inférieure à 2005.
Les pouvoirs publics devraient donc légiférer pour récupérer ces sommes quand les entreprises licencient ou délocalisent. De plus, la relance ne peut pas se faire sur la précarité, avec des CDD. Ca va être difficile pour les organisations syndicales d’imposer cela au moment de la reprise car en Belgique nous nous sommes beaucoup laissés faire sur les contrats précaires.
La réduction du temps de travail et l’amélioration des conditions de travail sont aussi des pistes pour la relance car elles sont un moyen de ramener la productivité. Nous devons nous battre sur les fronts de l’emploi et le pouvoir d’achat et ne pas sacrifier l’un pour l’autre. C’est dans ce sens que nous avons organisé la grande manifestation du 29 janvier 2010.
Interview publiée dans l'hebdomadaire Courrier Fédéral n°197 de la Fédération des travailleurs de la métallurgie (CGT, France), 13 février 2010.
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